L’Esprit Mingei au Japon. De l’artisanat populaire au design.

Cette grande exposition internationale met en avant les rapports établis au XXe siècle entre la redécouverte des arts traditionnels asiatiques et l’évolution de l’art international à travers le design. Du 30 septembre 2008 au 11 janvier 2009 à la Galerie Jardin (musée du quai Branly)

Elle permet de découvrir, à travers près de 150 objets, l’évolution et l’influence du penseur Soetsu Yanagi, fondateur
du mouvement Mingei.
Le mot « Mingei » est une abréviation de minshuteki kogeï, qui signifie « l’artisanat fait par le peuple et pour le peuple ».

« Il doit être modeste mais non de pacotille, bon marché mais non fragile. La malhonnêteté, la perversité, le luxe, voilà ce que les objets mingei doivent au plus haut point éviter : ce qui est naturel, sincère, sûr, simple, telles sont les caractéristiques du Mingei. » Soetsu Yanagi, L’Idée du Mingei, 1933

L’Esprit Mingei et les arts populaires au Japon

Soetsu Yanagi (1889-1961), participe à la fondation de la revue Shirakaba. Tout en s’intéressant aux divers courants de la spiritualité, il se passionne au début du XXe siècle pour l’art et la littérature occidentaux (Walt Whitman, William Blake, Vincent van Gogh, Paul Cézanne, Auguste Rodin).
Frappé en 1914 par la beauté d’un vase coréen, il s’efforce, dès les années 1920, soutenu par quelques artistes-artisans, de révéler la qualité des objets d’usage quotidien et leur charge spirituelle.
Homme d’action, il se préoccupe aussi des conditions du développement futur d’arts populaires désormais confrontés à l’évolution du monde moderne.
Dans un pays qui ne considérait que l’artisanat aristocratique, Soetsu Yanagi, convaincu qu’ « un bon collectionneur est un second créateur », s’attache à découvrir selon son intuition des objets ordinaires (getemono) dont il admire la beauté et qui ont été produits par des artisans inconnus.
Marqué par le bouddhisme et la « Voie du Thé », il s’interrogera toute sa vie sur ce qui constitue la Beauté. Il la reconnaît dans des objets sobres et sensibles, dépourvus de virtuosité technique et fait appel pour les qualifier à des termes moraux définis autour de la notion de vertu (toku) : sûr (kakujitsu), fidèle (chûsei), sincère (seijitsu)…
Selon le principe de la voie du bouddhisme accessible à tous, le tariki, il considère que la vérité dépasse la conscience de soi, qu’elle est donnée au-delà des notions de beau et de laid, ce qui a permis de produire des oeuvres justes et durables quels que soient les matériaux utilisés et quel que soit leur usage.

Soetsu Yanagi et ses complices

Après avoir suscité la création d’un musée d’art populaire à Séoul (1924), il décide en 1926 avec l’aide de ses amis, les potiers Kenkichi Tomimoto, Shoji Hamada et Kanjiro Kawaï de créer à Tokyo un musée d’art mingei, le Nihon Mingeikan, qui ouvrira en 1936.
L’action de Soetsu Yanagi se manifeste d’abord par la publication de la revue Kogeï (1931-1951) et la création en 1934 d’une société de soutien, le Nihon Mingei Kyokai. Elle est soutenue financièrement par des industriels éclairés, notamment Ohara Magosaburô, fondateur du musée d’art moderne à Kurashiki où seront établies des galeries consacrées à l’artisanat (Kogeikan).
S’inspirant des idées du mouvement Arts and Crafts anglais et s’intéressant au modèle des Guildes médiévales, Soetsu Yanagi cherche à établir les conditions d’une renaissance de l’artisanat au Japon en multipliant les expositions et en suscitant la mise en place d’un réseau de points de vente des produits sélectionnés à partir du magasin Takumi.
Les liens établis dès le début du siècle par son ami Bernard Leach entre la Grande Bretagne et le Japon, les voyages exploratoires que Soetsu fait à l’étranger (notamment à Skansen), et son enseignement à l’Université d’Harvard assureront à partir de 1929 le rayonnement international du mouvement, en particulier aux Etats-Unis. Le groupe des premiers fidèles s’est entre-temps enrichi par l’adhésion amicale du graphiste et teinturier Keisuke Sérizawa et du peintre graveur Shikô Munakata.
En un temps d’impérialisme militaire et de nationalisme japonais, Soetsu Yanagi défend l’originalité culturelle des peuples que le Japon cherchait à assimiler : ceux de Corée et d’Okinawa, de Taiwan et de la minorité Aïnou dans le nord du Japon.

Un Pont entre artisanat et design

Né en 1915, Sori Yanagi, fils de Soetsu Yanagi, se consacre comme son père à « l’Esprit Mingei ». Il concilie à partir des années quarante l’approche moderne du design et les enseignements fonctionnalistes du Bauhaus, avec une curiosité sans dogmatisme qui lui est transmise par Charlotte Perriand. Il porte un regard de plus en plus attentif au message spirituel et humain de son père.
A partir de 1948, il réalise des ensembles de grande diffusion : services à thé et à café en porcelaine blanche, séries de bols en acier inox, meubles…
Evitant tout décor, il privilégie des formes simples qui semblent naturellement conçues et modelées, en utilisant de nouveaux matériaux et les techniques contemporaines de production et d’assemblage.
Le siège Butterfly (conçu en 1953) deviendra une icône du design.
Avec Isamu Kenmochi et Riki Watanabe, il organise la profession au Japon et noue des relations internationales, notamment avec le designer Charles Eames. Mais il ne cesse ensuite de souligner, comme son père l’avait fait et alors qu’il est devenu président du Mingeikan, la beauté du « design anonyme ».
Ses conceptions annoncent celles de designers contemporains comme Naoto Fukasawa et Jasper Morrison, attachés à la
notion de « Super Normal » pour désigner des objets dont le caractère ordinaire s’est tout simplement imposé.

L’exposition

L’exposition réunit environ 150 oeuvres de grande qualité, choisies afin de souligner ces relations entre tradition et modernité.
Elle commence par rappeler la personnalité de Soetsu Yanagi et les enjeux esthétiques et spirituels qui ont présidé au rassemblement des collections très variées du Nihon Mingeikan, avec des exemples de sa production éditoriale.
L’exposition s’articule ensuite autour des domaines géographiques et techniques représentés au Japon, puis en Corée et à la
périphérie de l’archipel (objets issus des populations d’Hokkaido, d’Okinawa et de Taïwan).
Le visiteur découvre aussi des pièces choisies parmi les oeuvres des artistes qui furent les complices actifs de Soetsu Yanagi lors de la création et dans le développement du mouvement Mingei : Bernard Leach, Kenkichi Tomimoto, Shoji Hamada, Tatsuaki Kuroda, Kanjiro Kawai, Keisuke Serizawa et Shikô Munakata.
Des oeuvres réalisées au Japon rappellent le rôle déterminant de trois grands créateurs de renommée internationale : Bruno Taut (1933-1936), Charlotte Perriand (1940-1941, 1954-1955) et Isamu Noguchi (1950 -1952) qui furent successivement appelés par le ministère du Commerce et de l’Industrie au sein de l’institut de recherche Kogei Shidosho pour apporter leurs conseils sur les produits destinés à l’exportation.
Elle rassemble enfin des oeuvres de Sori Yanagi et de Isamu Kenmochi, et présente un déploiement de couvertures de la revue Mingei qui montrent que l’activité du Nihon Mingeikan s’est également développée, en particulier grâce à Sori Yanagi, à d’autres cultures populaires de la planète.
Des dispositifs multimédia consacrés à Soetsu Yanagi, Isamu Noguchi, Charlotte Perriand et à l’influence de Sori Yanagi accompagnent ces divers aspects.

Commissaires de l’exposition

Germain Viatte : Historien de l’art, Conservateur général honoraire du patrimoine, il a assuré des responsabilités importantes et organisé un grand nombre d’expositions au Centre national d’art contemporain (1967 – 1973) puis au Centre Georges Pompidou jusqu’en 1986, date à laquelle il réalise l’exposition Japon des Avant-Gardes, n’ayant cessé depuis de s’intéresser aux divers aspects de la création dans ce pays.
Directeur des musées de Marseille (1985 – 1989), Chef de l’Inspection générale des musées de France (1990 – 1991), Directeur du Musée national d’art moderne – Centre de création industrielle au Centre Georges Pompidou (1992 – 1997), il dirige de 1997 à 2005 la mise en oeuvre du projet muséologique du musée du quai Branly.
Akemi Shiraha : a étudié la littérature française à l’université de Nanzan au Japon. Installée en France, elle a collaboré avec la galerie Nichido à Paris à partir de 1973 et l’a dirigée entre 1980 et 1984. Depuis cette date, elle a assuré de très nombreuses missions de conseil et de coordination auprès de grands musées japonais, pour des expositions d’art occidental moderne et contemporain (Cézanne, Renoir, Moreau, Bonnard, Matisse, Picasso, Braque, Léger, Kupka, Miró, Duchamp, Niki de Saint-Phalle, etc.).
Exposition réalisée en collaboration avec le Nihon Mingeikan, Tokyo.

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